"Crache tout par terre, on va trier !", était la facon que l'on avait de dire à un pote -qui s'emmélait les pinceaux pour raconter un truc- qu'il nous
gonflait de nous embrouiller.
En ce moment, mon cerveau est encombré de millions de choses diverses et (a)variées, et comme j'ai toujours était touche-à-tout (dixit un ami), coeur d'artichaut (dixit mon père),
pluridisciplinaire (dixit feu mon CV), polyvalent (dixit mon dernier employeur)... je ne vois pas trop comment me
désencombrer la tête. Tire-bouchon ou hote aspirante ?
Et cela m'empêche de me concentrer ou de me consacrer exclusivement à une seule chose ou un seul aspect d'un problème (et ils sont nombreux, croyez-moi). Le travail et la santé s'en
ressentent.
La langue espagnole, que je maîtrise chaque jour un peu mieux, demeure malgré tout un handicap, un peu comme si, à l'image d'un disque dur d'ordinateur, mon cerveau avait besoin de plus d'espace
pour stocker en espagnol qu'en francais. Je fatigue plus vite.
Les multiples projets toujours d'actualité et tous en même temps ne parviennent pas à se départager (il y a bien longtemps que j'ai renoncé à m'en chargé moi-même).
Le rythme de vie local est en lutte perpétuelle avec mes 35 ans de culture gasconne.
Et tout le reste : les amis, les artistes, les oeuvres d'art, les bars, les restaux, les voyages, les photos, les
livres, les affiches, les musiques, les bateaux, les journaux, les courriers, les cadeaux, les repas d'affaires et les repas d'amis, les jours gris et les Argentins en vacances, la démocracie à
la sauce chilienne et les secousses sismiques, les euros et les monnaies de singe, la poésie et les chiens errants, les putes du port et le prix du cuivre, l'inflation galopante et un foie gras
en réserve, les "Ha ca ira ca ira ca ira" et les "nous irons tous à Valparaiso"...
"Bon ! Crache tout par terre, on va trier !"
Mur de Valparaiso, décembre 2007
Et de tout ce fatras, je fais ma vie.
Et puis...
Carré militaire du cimetière de Saint Germain en Laye, août 2007
"Et puis y'a Frida qu'est belle comme un soleil." ?
Non.
Et puis y'a la mort qui rôde.
Et ce n'est pas le fils de Francoise Dolto, ni le géni mondial des Echecs auquel je pense...
Mais juste à Fabrice.
Fabrice qui avait de notre point de vue à nous, les gens "normaux", un cerveau encombré de plein de choses, comme la photo du
mur, plus haut... Mais sans doute, de son point de vue à lui, à travers tous ses sourires et collé sur l'intérieur
de la rétine et enluminant son esprit, ce devait être quelque chose d'encore plus beau... que lui seul pouvait connaître.
Gravir une fois l'an la roche de Solutré, comme Sisyphe ou Herzog, marcher et prendre le temps de la réflexion (et non pas courir le footing comme le font certains autres exités du pouvoir).
Moi-même, en ces jours étranges parce que c'est l'été ici avec les idées de grandes vacances, quand on vient juste de ranger les derniers cadeaux de Noël et parce que la frénésie des derniers jours au beau milieu de centaines d'oeuvres d'art débarquées chez moi pour constituer une galerie provisoire m'a ennivré, je prends le temps de faire une pause.
"C'est aux pieds du mur que...", Paris, septembre
2007Je suis peu de chose.
A la fois le centre névralgique de certaines activités para-artistiques dans cette soi-disante fameuse cité portuaire de Valparaiso, et la périphérie d'un activité humaine qui me dépasse.
"Où il est question de place, de sa place, je ferai bien de l'ubiquer"
Il y a 33 mois, j'arrivais ici et je devenais le jouet de lignes hasardeuses ue je m'étais tracées inconsciemment pour ne pas me perdre lorque j'aurais le courage ou plutôt l'insouciance de lâcher le bord.
"Lâche le bord, lâche le bord !"...
Il y a une très belle séquence dans l'inégal film "Paris je t'aime" de cette femme américaine qui découvre, assise sur un banc d'un parc Parisien, l'émotion de trouver l'endroit et de sentir que l'endroit vous accepte.
Moi, je regardai la baie par la fenêtre,
et cela suffit.

"Laisser du temps au temps".
Méditant librement sur l'ombre de mon nombril,
je me tais, et laisse la parole à Philippe Perrenoud :
" Laisser du temps au temps " : cette formule de Cervantès ("Dar tiempo al tiempo"), reprise par François Mitterrand, proteste contre la violence faite aux processus, qu'ils soient biologiques, psychologiques ou sociaux. Il est absurde de vouloir accélérer un développement, quel qu'il soit, au mépris des lois qui le régissent. Cela ne signifie pas que l'attentisme est une sagesse. Savoir quand il vaut mieux attendre et quand il faut forcer le destin est le dilemme des politiques, des entrepreneurs, mais aussi des éducateurs et de tout " accoucheur " dont l'art est d'accompagner un processus, en le stimulant sans le briser. [...]. Il est parfois " urgent d'attendre " parce que des processus de maturation ou de construction agissent dans l'ombre et qu'il faut les laisser se développer pour intervenir avec succès. On dit volontiers à propos de l'apprentissage de la lecture qu'il est parfois opportun d'attendre que " cela se décroche ".Loin de prêter une pensée magique à ceux qui affichent cette conviction, on leur fera le crédit d'un savoir d'expérience, identifiant les signes discrets d'un processus souterrain, affectif, cognitif, relationnel ou tout cela à la fois, processus qui rendra l'élève disponible pour apprendre, franchir une nouvelle étape. Personne ne dit qu'il est toujours judicieux de ne rien faire."
Ca y est ?
T es reposé ?
T'as digéré le décalage horaire ?
T'as repris le rythme local ?
T'es prêt à nous raconter la suite de tes aventures chiliennes ?
Parce qu'on a bien vu que tu ne faisais que passer en France
pour repartir à Valparaiso.
Alors... raconte! "

On m'a dit un jour :
" Si tu veux vivre au Chili, commence par tuer ton impatience !"
Voilà bien une phrase que j’aurais peut-être pu écrire, ou peut-être pas.
Voilà une phrase que l’on m’a écrite hier.
Une phrase qui résonne fort, parce que le voyage, loin d’être une drogue,
est source de vie.
Mais, ça veut dire quoi "longtemps" ?
Je me suis rendu compte que le temps, contrairement à ce que tous mes professeurs de physique ont voulu m’enseigner, que ce foutu temps pouvait changer de vitesse, de rythme et de valeur.
Une heure à regarder la baie de Valparaiso s’enfoncer lentement dans la nuit automnale n’a pas la même valeur qu’une heure à traverser la région parisienne dans un RER bondé.
Une heure à converser avec des amis qui ne regardent pas leur montre ni ne répondent à leur téléphone portable n’a pas la même valeur qu’une heure à écouter ses collègues de bureau parler de leurs prochaines vacances.
Une heure à réfléchir quelle sera la prochaine destination du voyage en cours est autrement plus riche qu’une heure à tenter de comprendre comment fonctionne l’ordinateur de bord de sa nouvelle voiture.
Une heure à écouter un Trobador au fond d'un bar sombre ou une heure de télévision ?
Le temps peut être très riche ou très cher.
Et tandis que les candidats à l’élection présidentielle rivalisent de démagogie pour raser gratis et aussi, tant qu’on y est, pour s’octroyer une ristourne en voulant supprimer l’impôt sur les grandes fortunes, je prends conscience que la première des richesses est le temps.
N’allez pas dire aux néolibéraux que l’on pourrait taxer le temps ou donner des idées d’impôts sur le temps, c’est déjà trop tard, ils se le sont déjà largement accaparé ce temps.
Le temps qui avant était une dimension essentielle de la vie et du bien être, ce temps qui permettait à chacun d’avoir son propre rythme,
ce temps n’est plus.
La société marchande et néolibérale l’a détruit pour imposer à tous un rapport au temps dans lequel l’être humain n’a plus la maîtrise, dans lequel le temps est simplement subi par qu’il n’est plus qu’un outil de mesure et de surveillance.

Clic ?
Au Sénégal on dit que « courir c’est insulter Dieu ».
Or aujourd’hui, on dira « le temps c’est de l’argent », en prônant le « tout, tout de suite ! ».
Résultat, tout le monde est pressé, en retard, énervé, stressé et anxieux.
Les gens ne prennent plus le temps de s’arrêter pour se parler,
s’écouter et écouter le silence.
On s’écrit par mail et on se répond tout de suite, trop vite, sans réfléchir.
Et le dialogue intergénérationnel s’en trouve perturbé fortement, les rythmes sont devenus beaucoup trop différents entre les grands-parents retraités et les ados ultraspeed sur la toile.
Et si votre rythme ne s’accorde pas à celui de la société dans laquelle vous vivez, vous irez grossir les rangs des marginaux, incompris ou déprimés que la société d’aujourd’hui génère sans pitié.
Ce temps si précieux fut pourtant à l’origine des plus belles choses dans le monde.
Or avec le rythme et le rapport au temps actuel, comment envisager de construite des cathédrales ou d’écrire « A la recherche du temps perdu », comment envisager de produire ou d’aller voir « Le soulier de satin », de composer un opéra ou de peintre le plafond de la chapelle Sixtine ?
Vive le fastfood, le béton à prise rapide, Internet, la voiture à 180 sur l’autoroute et les week-ends à Rome ?
Il faudrait, à chacun de nous, nous réapproprier un peu de notre temps propre et personnel…
Hélas, les candidats à la présidentielle ne parlent jamais du temps, sinon du temps de travail… mais ce temps de travail ne signifie rien… une heure à creuser au fond d’une mine ou une heure à plier de pull ? Une heure à pétrir une pâte à pain ou une heure à hacher de la viande ? Une heure à peintre un mur ou une heure à tricoter un pull ? Une heure à raboter des planches ou une heure à faire des shampoings ?

Clic ?
Pourquoi personne ne parle du plaisir à travailler ou de la fierté à travailler ou du respect de travailler ou du risque, de la pénibilité, de l’effort… et du temps de travail, non pas comment compter les heures, mais qualifier autrement ce temps occuper à faire, produire, créer, travailler…
Parce que le temps de travail n’est plus aujourd’hui un plaisir ou une fierté, mais seulement un besoin ou une chance.
Parce que sans ce temps subi point de salut dans le monde où la consommation passe avant tout.
Parce que sans ce temps subi, point de salut dans le monde du crédit qui aliène.
Parce que... enfin, vous savez pourquoi... mais interrogez-vous sur le comment de la chose... comment on en est arrivé là ?
Pour finir, une réflexion d’un frère d’un ami de Valparaiso. Ce frère vit en France et il a dit à mon ami « M’acheter une maison et m’endetter pour 25 ans et plus pouvoir venir te voir au Chili ? Non, je préfère continuer de venir te voir à Valparaiso »
Alors, en lisant « Sois gentil, ne reste jamais longtemps au même endroit ! », je me souviens de ne pas oublier que j’ai le temps avec moi
et qu’il ne s’agit pas de lâcher.









déterminé ou tranporté par le hasard,